Écrit en Mai 2020

Depuis le 14 mars 2020, je suis bloquée au Canada. Comme 27.850 autres Marocains, je me suis retrouvée bloquée hors de chez moi, devant un écran qui criait “Casablanca – Vol annulé” en rouge pétant, dans une ville où je ne connais presque personne. Je ne m’étalerai pas sur ma situation personnelle, sur les détails morbides de mon quotidien et sur toutes les sensations qui m’ont traversées lorsque je me suis retrouvée, à même pas 18 ans, perdue à Montréal avec deux massives valises faisant chacune mon poids ET ma taille. Je passerai les détails des repas quotidiens que je dois préparer à l’aide d’un vieux micro-onde, avec, évidemment, à côté, une montagne d’essais à rendre, tandis que le reste de mes camarades le font du confort de leurs bureaux. Les situations personnelles des milliers de Marocains bloqués hors de chez eux sont aussi désespérantes les unes que les autres, et beaucoup vivent un quotidien bien plus difficile que le mien. Ce ne sont pas les témoignages de ces acerbes quotidiens qui manquent sur Internet. Chaque jour, des appels désespérés, des vidéos, des articles, des postes Facebook, relatent la vie des “abandonnées du Maroc”, montrent au monde que certains dorment à même le sol et que d’autres se sont installés dans un gymnase. Ces 27.850 Marocains souffrent. Ils vivent un calvaire, et c’est incontestable.

Et qu’est ce qu’on nous dit? Attendez. Depuis le 14 mars 2020, attendez. Prenez votre mal en patience. Soyez courageux. Vos efforts seront récompensés. Et rien d’autre. Aucune date, aucune information. Nous sommes 27.850 aveugles, qui avançons à taton, qui nous réveillons chaque matin avec l’espoir de nouvelles, avec l’espoir que peut-être, aujourd’hui, quelque chose changera. Jusqu’à aujourd’hui, absolument aucune information claire ne nous a été délivrée. Jusqu’à aujourd’hui, pratiquement 2 mois après notre abandon, aucun plan précis n’a été élaborée, aucune stratégie n’a été délivrée, aucune date, aucun détail. Nous n’avons rien. Tout ce qu’on entend chaque jour, c’est “les saluts des efforts des consulats,” qui travaillent d’arrache-pied “en cette situation exceptionnelle”.

Outre la responsabilité morale du gouvernement de délivrer ses propres citoyens de situations précaires et de leur délivrer leur droit légitime de rentrer chez eux, le gouvernment a eu presque deux mois pour mettre en place les circonstances optimales au rapatriement, dont on entend tant parler. Il est évident que la sécurité sanitaire du pays est primordiale et que rapatrier un nombre si important de citoyens pourrait, à première vue, constituer une menace à cette sécurité. Cependant, les solutions pour éviter les dangers d’un rapatriement sont multiples et ont, d’ailleurs, été adoptées partout à travers le monde. Mis à part au Maroc. Les solutions sont là, elles sont présentes, multiples, efficaces, adoptées et validées. Le temps pour penser à ces solutions et pour les mettre en place est aussi là. Est-ce qu’en deux mois le Maroc est incapable de faire ce qui a été fait dans le reste du monde en quelques jours? Est-ce que deux mois n’est pas assez pour trouver une stratégie efficace ou pour tout simplement donner une date? En voyant les prouesses technologiques et industrielles mises en place très rapidement par le gouvernement marocain, d’ailleurs saluée par la communauté internationale, j’en doute très fortement.

Le ridicule et l’injustice de cette situation me désespère un peu plus chaque jour. Je suis en incompréhension totale face à un gouvernement qui ne me dit rien, qui ne fait visiblement rien (ou, en tout cas, qui ne me dit pas ce qu’il fait), qui ne veut visiblement rien faire. Tous les communiqués, interviews ou réunions ne font que répéter les mêmes phrases diplomatiques, toutes aussi frustrantes les unes que les autres. Nous savons que nous sommes en situation exceptionelle. Nous savons que la sécurité sanitaire de l’État est une priorité et, oui, nous savons que vous saluez encore une fois les efforts extraordinaires des consulats. Nous savons aussi que le reste du monde a rapatrié ces citoyens en mettant en place des mesures de sécurité sanitaire efficace et que vous avez eu presque deux mois pour en faire de même. Ne fermez plus les yeux sur nos situations, ne répétez plus de discours qui nous aveuglent encore plus. C’est une réelle honte. Agissez, donnez nous des dates et ramenez nous chez nous.